Liberté – Chérif Kheddam : le pari de la jeunesse

Il y a cinq ans, le 23 janvier 2012, s’éteignait, à l’âge de 85 ans, le virtuose des notes et l’orfèvre des mots, Chérif Kheddam. Musicien, auteur, compositeur et interprète, il avait consacré près de 60 ans de sa vie à composer des œuvres aussi immortelles les unes que les autres. Plus qu’un genre, ce maître a fondé une école qui hisse la musique algérienne et la musique kabyle en particulier aux plus hautes cimes de l’art. Ses créations concilient authenticité et modernité avec une ouverture à l’universel faite autant d’affirmation que d’échanges. En audacieux précurseur, Chérif Kheddam avait, tout au long de sa carrière, abordé de nombreux thèmes sensibles au regard des archaïsmes sociaux. À travers ses chansons, quel qu’en soit le sujet (amour, exil, pays, émancipation de la femme, identité, combat des humbles, etc.), il avait su rallier le consensus en couplant harmonieusement quête de progrès et juste respect des valeurs. Novateur persévérant, il a indéniablement contribué à l’évolution en profondeur de sa société. Aujourd’hui, en sollicitant l’hospitalité des colonnes du quotidien Liberté, je voudrais, en la mémoire de Chérif Kheddam, témoigner d’une caractéristique essentielle de son engagement culturel et artistique, à savoir sa foi en la jeunesse. Une jeunesse dont la sincérité, l’ouverture d’esprit, la soif d’affirmation identitaire et l’audace n’avaient cessé de le subjuguer depuis son retour au pays après l’indépendance.

À la croisée des chemins

En 1963, Chérif Kheddam, bien que jouissant d’une grande notoriété, n’était pas encore à l’apogée de son art. Il se trouva alors confronté à un choix crucial : rester dans la voie acquise du succès commercial ou poursuivre son travail de recherche et d’innovation musicale, sachant les sacrifices qu’il avait jusqu’alors consentis pour réaliser cette option. En effet, l’autodidacte qu’il était s’imposait depuis 7 ans un cursus impressionnant de formation avec ses modestes revenus d’ouvrier : étudier le solfège et le chant, prendre des leçons de piano, de luth et de guitare et même suivre des cours d’harmonie. En rupture avec ses débuts, sa démarche artistique tranchait nettement avec le cadre conventionnel et traditionnel de la chanson en émigration, et son évolution se reflétait musicalement et thématiquement dans l’enchaînement de ses principales œuvres de l’époque : A yelli-s n tmurt-iwNadiaDjurdjuraA lemriLeḥjab n tḥerrit… Même si sa nouvelle orientation musicale, résolument moderne et élaborée, ne plaisait ni aux maisons de disques ni à son public habituel, il n’était pas question pour lui de renoncer. Il continuera de travailler pour qu’ils y adhèrent, un jour. C’est dans ce contexte et suite aussi aux sollicitations réitérées d’amis, dont Kamal Hammadi, qu’il décida de rentrer en Algérie pour affiner sa mutation musicale et prendre part à l’essor culturel légitimement attendu de la fin de la nuit coloniale. Chérif Kheddam intégra la RTA, rejoignant l’essentiel des artistes algériens qui y évoluaient dont ceux que l’on surnommait respectueusement les « anciens » (Cheikh Noureddine, Lla Yamina, Mohamed Hilmi, Si Hocine Ouarab, Mohamed Iguerbouchen, Ali Abdoune, Hadj M’Hemed El-Anka) et d’autres. L’objectif commun était le renforcement qualitatif des effectifs de la Chaîne kabyle qui étaient de l’ordre d’une cinquantaine de personnes toutes activités confondues (théâtre, musique et production radiophoniques). L’accueil au pays fut chaleureux. Aussitôt arrivé, il enchaîna les galas. C’était le temps où la chanson et le théâtre en kabyle avaient encore droit de cité dans les salles publiques et à la télévision algérienne (tout particulièrement durant la courte période où elle fut dirigée par Hachemi Chérif). Mais progressivement, son enthousiasme s’atténua face aux contraintes de tous ordres dont l’inadéquation des moyens d’orchestration disponibles à la radio pour son genre musical. Force aussi était de constater une adhésion mitigée du public et de la profession qui, en Algérie comme en France, s’avéraient plus acquis au répertoire de ses débuts qu’à ses innovations. Par ailleurs, il découvrit peu à peu le manque de considération des autorités pour les artistes algériens en général ainsi que le pernicieux « traitement spécifique » fait à la radio d’expression kabyle bridée par, notamment, une censure qui ne disait pas son nom, des horaires de diffusion restreints, des émetteurs à portée réduite, etc. Malgré ces contraintes, il n’envisagea ni de renoncer ni de retourner en exil. Il contourna l’indisponibilité des moyens d’orchestration en développant une certaine autonomie en s’accompagnant en solo avec le luth, puis constitua graduellement un noyau de musiciens qu’il initia à sa musique, dont Si Arezki (violon), Alliane (violon), Mahmoud Ouazza (flûte), Ahcène Abassi (luth) auxquels se joindront beaucoup plus tard Allaoua Bahloul (divers instruments à corde) et Khalfa (percussion). Il put, parfois, accéder à certains orchestres modernes au fur et à mesure de leur création au sein de la RTA sous les directions successives de Haroun Rachid, Boudjemia Merzak, Abdellah Keriou, Chérif Kortbi, Abdelouahab Salim ou Maati Bachir. Au commencement, l’émission enfantine et Nouara Il eut, immédiatement à son arrivée de France, en 1963, l’élan de s’investir aux côtés des jeunes. Dans les studios d’enregistrement de la rue Zabana (ex-rue Hoche) se déroulait tous les jeudis matin l’émission enfantine. Il ne tarda pas à s’intéresser à l’équipe d’enfants et de jeunes qui entouraient Si Mohamed Belhanafi et moi-même et à s’y attacher. Les premiers temps, il se tenait dans la cabine technique, derrière la vitre du studio, écoutant et observant les uns et les autres tout en échangeant avec Arezki Nebti (Daddaki) le réalisateur. De position d’observateur, il finit par nous rejoindre à l’intérieur du studio, se mêlant en toute simplicité aux enfants, se prêtant à leurs jeux, répondant à leurs questions et les accompagnant régulièrement de son luth ou au piano aux côtés de Mohand Rachid, Mahmoud Aziz, Abdelkader Fethi, Taleb Rabah, M’henni, Amar Ouyacoub, Mahmoud Ouazza, Slim El-Ghoul, etc. C’est dans l’émission enfantine qu’il apprécia la voix de la très jeune et déjà talentueuse Nouara, auditionnée spécialement un jour dans son bureau à l’initiative de Si Mohamed Belhanafi. À la même époque et dans cette même émission, il conseillait aussi Mouloud Habib, Djida et Fetouma et forma une chorale d’enfants rendue célèbre avec la chanson « Ay arrac imeẓyanen« , dont il écrivit les paroles et la musique. En ce qui me concerne, je peux témoigner de toute la sollicitude de cet aîné à l’endroit de l’adolescent que j’étais à l’époque et des encouragements qu’il m’avait toujours prodigués dans mon travail à la Radio. Il répondait bien volontiers à mes sollicitations lors de la préparation de mes diverses émissions que souvent je finissais de mettre au point dans son bureau. C’est d’ailleurs là qu’il avait remarqué que, par imitation de Si Mohamed Belhanafi, je m’essayais dans l’écriture de chansons enfantines. Il relisait bien volontiers mes esquisses et les corrigeait. Un jour je lui avais présenté un texte destiné à la chorale de filles de l’émission « A yemma ɛzizen a yemma, ttxilem ini-yas i baba, ur iyi-yettɣurr ara, nekk mazal-iyi meẓẓiyeɣ, zzwaǧ ur ifut ara, anef-iyi ad ɣreɣ…« . Il me demanda de le lui laisser. Le jeudi d’après, dans son bureau, il me l’interpréta au luth sur l’admirable musique qu’il lui composa en un temps record et me proposa d’en confier l’interprétation à Nouara qu’il encadrait déjà. Voilà comment je lui dois « mon entrée », à l’âge de 17 ans, dans le monde des paroliers tout en précisant que jusqu’à sa disparition, je lui ai soumis pour appréciation et conseil, l’essentiel des textes que j’ai pu écrire par la suite. Chérif Kheddam a continué d’assister régulièrement à l’émission enfantine jusqu’en 1971 année de sa suppression des programmes de la Chaîne 2. C’est ainsi qu’en 1968, par exemple, il participa en vedette à un gala organisé par cette émission dans l’ex-salle de cinéma Rex d’Alger avec notamment Daddaki, Mohand Rachid, Mahmoud Aziz, M’henni, Nouara, Djida, Amar Ouyacoub, Mouloud Habib, Fetouma, etc.

Intarissable générosité

Que ce soit dans ou hors de l’émission enfantine, Chérif Kheddam poursuivait sa recherche de nouveaux talents. Il encouragea Ahmed Fouad, entretint une complicité artistique particulière avec Hacène Abassi et instaura plus tard une collaboration avec Dalil Omar qu’il appréciait pour ses qualités de guitariste. Il se lança dans la direction de l’émission « Iɣennayen n uzekka » en s’entourant d’une équipe polyvalente constituée de Si El Hanafi, Medjahed Mohamed, M’henni, Acherouf Idir pour l’animation et A. Madjid Bali pour la réalisation. Certes, cette émission existait auparavant à la radio depuis 1950 (« Les chanteurs amateurs ») mais l’originalité de l’apport de Chérif Kheddam était dans la mise en place d’un système objectif de sélection et d’évaluation des candidats (textes, musique et interprétation) et de consacrer une émission sur quatre (la dernière du mois) à l’enregistrement des meilleurs lauréats. Il confiait ensuite directement leurs œuvres à la discothèque de la radio où Mouloud Djerroud, son responsable, veillait à leur promotion et diffusion régulièrement sur les ondes, assurant ainsi une notoriété quasi immédiate à une nouvelle génération de jeunes et talentueux artistes dont Athmani, Slimani, Aït Menguellat, Yacine Babacine, Dalil Omar qui ont ainsi pu s’exprimer sans avoir connu les difficiles débuts au niveau des maisons de disques. En dehors de cette émission, il n’avait pas ménagé sa disponibilité et ses encouragements à l’endroit d’autres artistes, débutants aussi à l’époque, comme Djamal Allam, Medjahed Hamid, Idir, Abderrahmane Si Ahmed, Ferhat M’henni, le groupe Yugurten, etc. Son bureau ne désemplissait pas de jeunes et moins jeunes d’Alger, de Kabylie, d’Oran et d’ailleurs venant lui soumettre leurs créations et solliciter ses orientations qu’il leur donnait avec bienveillance et tact mais toujours sans complaisance, ce qui n’allait pas sans lui valoir des rancœurs de quelques velléités contrariées. Il s’intéressa aussi au monde universitaire et aux lycées. À partir de 1967, son aura y était immense. Il était fréquemment invité aux activités foisonnantes des étudiants : concerts, conférences, excursions, etc. De nombreux participants aux cours de berbère de Mouloud Mammeri étaient devenus des habitués de son bureau et il encouragea même certains d’entre eux à produire des émissions radiophoniques. Il s’impliqua en 1969 à la Cité universitaire de Ben Aknoun dans la soirée que les étudiants avaient tenu à organiser pour Taos Amrouche, privée pour des raisons obscures du Festival Panafricain. Il rehaussa cette « compensation » mémorable en accompagnant la diva du bendir devant une salle en extase, bondée (étudiants et membres de leurs familles). On lui doit, par ailleurs, la création à Alger d’un audacieux conservatoire de la musique kabyle dont la majorité des élèves étaient des étudiants. Il s’allia à Si Mohamed Behanafi pour découvrir et mettre en valeur un patrimoine artistique exceptionnel, immortalisé par la chorale du lycée Fatma n-Summer de Tizi-Ouzou d’où émergea la grande Malika Domrane. Lors de ses séjours en France, il répondait toujours aux sollicitations des associations estudiantines et je garde en mémoire le concert qu’il offrit gracieusement, en 1972, à la communauté immigrée au campus universitaire d’Anthony à l’invitation du comité composé de Hend Sadi, Ramdane Achab et moi-même. En dehors de la musique, il parraina aussi de nombreux jeunes, comme le peintre Abderrahmane Mada dont il alimentait et parrainait les expositions en Algérie et en France. En 2011, quelques mois avant son décès, à l’occasion de l’Aïd je lui avais rendu visite une dernière fois à son domicile à Puteaux en compagnie de nos amis Kamal Hamadi, Benmohamed et Tahar Boudjelli. Il avait alors tenu à se lever du lit et à se joindre à nous durant tout l’après-midi, heureux d’égrainer des souvenirs et de parler de ses projets car il travaillait toujours à sa musique. Il nous fit écouter, entre autres, ses toutes dernières compositions destinées à deux jeunes artistes inconnus qu’il aidait depuis quelques temps. Son art et sa générosité étaient demeurés intacts jusqu’au bout. En fait, cette disponibilité envers ces jeunes ne devait pas étonner de sa part. L’ayant personnellement côtoyé pendant 49 ans, je peux témoigner que cette attitude était naturelle chez lui et que son parcours est jalonné de nombreux autres exemples qui restent encore à restituer. Deux générations, au moins, sont aujourd’hui reconnaissantes à cet immense artiste pour son engagement constant et totalement désintéressé.

Abdelmadjid Bali

Ancien producteur radiophonique

Liberté du lundi 23 janvier 2017