La Quotidien d’Oran – Algérie plurielle, une seule identité nationale

Parcourir 4 heures en vol n’est pas une mobilité dans un pays. C’est un déplacement continental. Tamanrasset n’est pas au bout du monde, elle est là dans notre identité, dans notre algérianité, dans cette Algérie plurielle. Atterrissage.

Profondeurs et dimensions de l’identité nationale

C’est autour d’une sensible perception d’appartenance identitaire que notre être se reconnait et s’y sangle. Toutes les nations proviennent d’un passé commun et d’une communauté de destin. Elles sont un produit d’empreintes génétiques. Le badge indicateur qu’elles portent dépasse la simple graphie atavique qu’il mentionne. Cela va dans toute la profondeur d’une ancestralité parfois connue et reconnue, parfois mal étoffée et étouffée. Ainsi une identité ne tend jamais à se résumer uniquement à une phonétique ou une quelconque région mais s’étend vers une dimension impersonnelle où l’union d’un passé et d’un vécu est une réalité historique incontestable. L’Algérie ne date pas d’hier. Elle n’est pas non plus une création des différents et plusieurs envahisseurs. Elle a vu passer sur ses territoires les hégémonies des uns et les conquêtes des autres, elle en a supportée leurs influences sans perdre son originalité. Les longues nuits subies n’avaient pu entortiller la volonté de ses habitants à se faire voir le grand jour. Terre de bataille et carrefour cardinal dans le partage du monde, ce beau pays a résisté corps et âme aux aléas de son sort. Il avait ses rois, il avait ses reines. Il avait ses chevaliers, ses farouches guerriers, ses femmes intrépides, ses tribus et son idéal à vivre en paix et en toute souveraineté. Ce sont ces éléments fondateurs qui au cours d’un long trajet chronologique se sont formés avec le sang, le fer, la répression et aussi la résistance, l’opiniâtreté et la vaillance séculaires pour en constituer l’identité nationale. Nous ne provenons pas du néant, nous sommes une entité totale et entière. Installée dans le propre noyau des moments les plus difficiles qu’à connus son histoire, l’Algérie plurielle depuis le royaume numide à l’avènement de l’Islam jusqu’aux guerres coloniales a su malgré les tentatives de dépersonnalisation préserver sa diversité dans son unité. Sans égard à la profusion des façons de cuisson, des romances et des chants entonnés ici et là, la profondeur algérienne va dans la dimension à grande échelle. Le couscous, comme la galette est préparé différemment. Il se prononce tout aussi différemment de l’extrémité d’un point frontalier à un autre. Toutefois cette identité s’est soudée pour se fortifier au fil des ans, sans différenciation significative autour d’un islam, paisible, sain et saint et d’une langue arabe multiséculaire.

La langue maternelle naît dans le placenta

Le Haut commissariat à l’Amazighité à eu la louable initiative de célébrer la journée internationale de la langue maternelle en privilégiant Tamanrasset comme réceptacle à cet événement. La journée d’étude a rassemblé d’imminents linguistes provenant presque de l’ensemble du pays. On y a traité entre autres de l’histoire des mouvements démographiques leur évolution à travers le temps et la géographie. Si le choix de cette wilaya n’était pas fortuit, c’est que l’objectif serait donc confiné dans la volonté de créer cette symbiose interactive pour affirmer que tamazight n’est pas seulement la Kabylie, petite ou grande, l’Ahaggar, le Mzab ou l’espace Chaoui. Une langue peut se prévaloir d’être la particularité d’un endroit ou d’un groupe mais en aucun elle ne peut s’inscrire dans une exclusivité propre à cet endroit ou à ce groupe. C’est dire qu’une langue dite maternelle est cette façon innée de communiquer dès la rupture du lien ombilical selon un code oratoire indéfini, sans règles ni syntaxe. Dire yemma, ma, mama, oumi, mwi ; dans les premières épellations linguales d’un nouveau-né s’apprend dans l’école située dans le ventre de la maman. C’est là où se constitue la plate forme d’échange entre le fœtus et sa génitrice. Ce pourquoi on la qualifie de langue mère. Un langage sans maitre se développe au fur et à mesure que le besoin de communiquer se fait naturellement un devoir d’agir. Et là ces langages et leurs dérivés sont plusieurs et diversifiés, selon la cellule familiale génésiaque quel que soit le lieu de naissance. Un couple sétifien, oranais, de Tizi-Ouzou, de Béchar ou de Tébessa installé aux Etats unis et procréant un enfant né à New-York, n’ira pas «communiquer» en british. Un bébé d’un diplomate norvégien né à Alger n’articulera pas en arabe, en tamazight ou en «algérien». Il aura son propre mode expressif. La nature a ainsi sa morphologie langagière et ses propres expressions. C’est ce rapport affectif qui reste un facteur déterminant dans la préservation de la langue «congénitale». Chacun de nous nait avec sa langue et apporte dans ses couches ses bio-locutions déjà imprimées à l’ère fœtale.

Tamazight, une constante identitaire nationale

Je crois que ce long «dossier» est clos. Le conflit qu’il suscitait n’existe que dans la complexité de ceux qui veulent le rendre encore complexe. Il fait encore attiser hélas les ardeurs malveillantes dans le camp des deux extrémismes. Les pros et les antis. La constitution a certes tranché, mais la nature des choses avait fait déjà son œuvre sans devoir s’arrêter un jour ou attendre une autorisation quelconque. Les faits sont là. La multiplicité des mœurs, des habitudes, des traditions fait qu’elle configure une source constante d’une signification identitaire en face aussi d’une souche matricielle sans ambages. Ce phénomène de pluralité linguistique qui n’est nullement une menace pour quiconque se trouve partout. Il est le produit d’un long processus historique lié à la transhumance humaine. Une langue comme l’avait affirmé un intervenant est «une matière vivante qui marche avec le quotidien». Ce qui me plait chez El Hachemi Assad Président du haut commissariat à l’amazighité, c’est son ouverture rassembleuse vers «l’autre», cet «autre» qui comme moi n’est pas «berbérophone ». Son sens fédérateur au service d’une Algérie plurielle avec une seule et unique borne référentielle. L’algérianité. Il m’a fait aimer «notre langue», car elle n’est en son authenticité qu’amour, paix et générosité. Lui qui maitrise les autres langues, s’attelle toujours à expliquer à merveille l’amazighité en arabe ou en français, enfin selon son auditoire. Ce sont ces hautes valeurs humaines de tolérance, de partage qu’il faudrait promouvoir pour ramener de l’adhésion et non pas user de l’exclusion ou de l’exclusivité. Tamazight, comme l’islam, l’arabe, la révolution de novembre, les chouhadas, l’hymne national ou le drapeau sont le bien collectif imprescriptible et inaliénable de tout algérien. Personne n’en détient le strict monopole. C’est de cette manière là, celle de la rendre à tous ses algériens, de la derégionnaliser que viendront sa véritable émergence, sa promotion et son épanouissement. Un travail académique est entrain de se faire à grand pas en vue d’aboutir à une certaine «normalisation » tenant compte de toutes les divergences phoniques ou graphiques. Le clavier Azul, une innovation technologique purement algérienne réalisée par le jeune et dynamique Karim Ould Oulhadj témoigne de la faisabilité de la chose. Le Tifinagh pourra ainsi s’exprimer en signe informatique une fois, semble-t-il adopté par tous les intervenants sur les hauteurs du tombeau de Tin-Hinan. Cependant plusieurs interrogations inquiétantes sur le plan de l’usage dérangent la pauvre tête du berbéro-néophyte que je suis. Une langue que l’on dit bien établie, a-t-elle besoin d’un « enrichissement » à peine de lui faire ainsi subir des altérations ? Cet «enrichissement» ne va-t-il dénaturer son état originel ? Va-t-on « créer » des mots, de nouvelles significations pour des choses des faits, des émotions, des impressions, des perceptions ou se limiterons-nous à arranger leur structure morphologique ? Parler de sa «codification» ne serions-nous pas là vers la création d’une nouvelle langue sur une ossature d’oralité jugée peut-etre insuffisante en terminologie, en phonologie et en sémantique ? L’essentiel demeure d’abord cette volonté partagée à la faire rejaillir au grand jour et ensuite cet élan admirable et engagé à lui apporter un «réaménagement consensuel». «Une langue évolue», m’avait dit un camarade intervenant. «Qu’elle le soit dans une atmosphère charnelle et identitaire nationale» ; lui souriais-je tout convaincu de sa réussite. Tamazight est une réalité que l’on ne peut encore nier ou renier.

Amenokal de l’Ahaggar, le magma et l’Imzad

Ahmed Edaber chef spirituel des touaregs, a-t-on appris cette semaine ; était en colère contre la marginalisation dont serait victime sa « population » de par l’administration locale. Ici la gestion des affaires publiques devait être bâtie, outre sur le droit mais surtout sur la concertation et le cadre consensuel avec les acteurs de la société comme le font tous les Walis et non pas s’astreindre à l’humeur ou à l’ego d’un chef par défaut. L’Etat devra tirer l’oreille de certains et tendre la sienne à tous. Tamanrasset provoque le mirage de l’éloignement. C’est une destination de rêve et d’évasion. Pas seulement ca. Elle est aussi une ville certes sécurisée et tranquille mais qui s’est contaminée des mêmes vices du nord. La convoitise foncière, le gain facile, la bureaucratie, le copinage et autres dysfonctionnements structurels. Son sol est à majorité composé de magma. Mais le plus terrible magma se situe dans la tête de l’autorité locale qu’il faudrait désolidifier pour prendre en charge les vrais problèmes de la cité et apporter un bonheur algérien à ses résidents sans nulle exclusive. Tiringa était mon chauffeur occasionnel. Un targui qui ne parle pas trop et s’il le fait ; il est chiche en ton et en compréhension. Je dois tendre attentivement mon oreille pour me faire déchiffrer les réponses marmonnées à mes questions uniquement géo-spatiales. Ou sommes-nous ? Quel est cet endroit ? Tels étaient mes principaux questionnements. En partance vers Aballessa chemin menant au tombeau de la reine Tin-Hinan sur la route d’In-Salah et m’attendant à contempler la dorure et le velouté des dunes je ne voyais à mon étonnement que des roches et des grosses pierres concassées semblant provenir d’une grande pulvérisation cosmique. Des petits monts, tels des mamelons jaillissaient du sol volcanique et ressemblaient étrangement à des pyramides. Les pharaons s’en seraient bellement inspirés. L’on dirait que c’est là où l’univers a entrepris sa formation pour qu’il se fige ainsi à l’éternité. Arrivé à bon port, rien ne distingue la spécificité archéologique, légendaire, mythique ou historique du site. Un p’tit muret, un portail anodin et une minuscule plaque indiquent comme celle d’une rue « tombeau de Tin Hinan ». Seulement en langue arabe. Pas même un écriteau explicatif ou une brève et laconique biographie de la reine et de sa sépulture. Ceci est l’une des situations du je-m’en-foutisme des autorités locales à l’égard d’un signe formant par ailleurs l’un des socles de l’identité nationale. A l’instar du mausolée d’Imadghacen, de Syphax, de Dihya, de la Zmala de l’Emir Abdelkader, de Saint augustin, d’Apulée de Madaure ou de Sidi Haider , notre culture et nos repères sont divers et diversifiés. Et les plus prestigieuses tombes inconnues qui renforcent davantage notre appartenance à cette terre restent celles de nos aïeux, les vaillants martyrs. Que leur préservation et promotion en soient inscrites dans le souci de toute autorité et de tout citoyen.

Le «musée de l’Imzad» connu beaucoup plus par sa promotrice que par sa substance reste un modèle de dépôt de mémoire. Superbement entretenu, gardé et agencé, cet endroit qui s’adosse sur un rocher interné offre un périple à travers les âges où l’Imzad cet instrument féerique que grattaient les femmes touaregs dégageait ainsi leur spleen et la mélancolie des jours douloureux. La liesse y serait tout aussi. A les voir sous différentes formes, l’on a une pensée pour le luth, la lyre, la harpe et la cithare. Le gémissement humain sort parfois de telles cordes, tel un soupir d’une poitrine étranglée. Voyez-vous, l’Imzad, la gasba, le bendir, tbal et la zorna font partie de ce patrimoine monumental des arts populaires de la grande culture algérienne. Ne sont-ils pas comme le burnous, la kachabia, le chèche, la melhfa, la djebba à ce point nommé des identifiants distincts d’une seule identité nationale ? Aucune invasion étrangère n’ait pu les altérer ou effacer leur origine. Je quitte cette endroit, comme chacun de ceux que j’ai visités, avec toujours ce gout de l’inachevé. Je n’ai pas vu le père Foucault, ni encore son musée ou son ermitage. J’ai vu et rencontré cependant l’identité nationale qui se vêt et s’exprime différemment. Mon frère et accompagnateur assidu Tiringa était triste à mon départ. Avec une blague à la sétifienne je lui ai crée un large sourire.

El Yazid Dib

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