El Watan – La dimension civilisationnelle de Mouloud Mammeri

La caravane littéraire qui a sillonné deux villes de l’est du pays, Jijel et Annaba, est finalement parvenue à Boumerdès samedi dernier, à la maison de la culture «Rachid-Mimouni». Une manière de faire se rencontrer deux générations de grands écrivains algériens. En séance inaugurale, la chorale mixte du CEM At Yenni de Tizi-Ouzou a convié l’assistance, assez faible, faut-il le souligner, à des chants polyphoniques, en hommage au fils prodigue et à la figure littéraire algérienne marquante. Un récital poétique s’en est suivi dans les trois langues qui constituent la richesse linguistique nationale. Si El Hachemi Assad, Secrétaire Général du Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA), a animé, par la suite, un point de presse, dans lequel il a présenté les grandes lignes du programme tracé par son instance pour célébrer l’année anniversaire du centenaire de l’homme de lettres, Mouloud Mammeri, qui coïncide avec le 1er anniversaire de l’officialisation de tamazight. Selon lui, un comité scientifique élargi a permis de mettre en place des structures qui travaillent sur l’édition et la réédition des œuvres de Dda Lmulud, sur l’adaptation théâtrale, sur le doublage du film L’opium et le bâton -celui-ci sera projeté en première nationale à Boumerdès dans le cadre d’un work-shop-, sur les figures philatéliques à son effigie qui verront le jour le 28 décembre prochain, sur l’anthologie des auteurs algériens dans le scolaire, avec une leçon introductive sur Mammeri lors de la prochaine rentrée, sur les colloques, dont un international, avec comme thème «M. Mammeri, sourcier des convergences civilisationnelles», lors du prochain Salon du livre à la Safex, où 33 éminents conférenciers se succéderont pour apporter des éclairages sur l’œuvre et la personnalité de l’auteur et, enfin, le festival d’Illizi et l’Ahallil de Timimoune, avec le concours de l’Unesco. En tout, 13 projets que le HCA se félicite de mener durant cette année, en collaboration avec le ministère de la Culture, la TV et la Radio nationales, des éditeurs comme l’ENAG ou Dar El Othmania. D’ailleurs, cette dernière maison d’édition projette d’éditer un coffret de quatre œuvres (L’opium et le bâton, Le sommeil du juste, La colline oubliée et la Traversée), de traduire quatre autres œuvres (les trois précitées et le Banquet à la place de la Traversée), un recueil de nouvelles, L’escale, et la réédition de La grammaire berbère et Le Foehn. L’éditeur, qui possède, avec la famille Mammeri, l’exclusivité des droits, effectue également des démarches auprès de l’éditeur français Publisud. Quant à la caravane littéraire, elle continuera de sillonner le pays pour souligner le caractère national de l’œuvre de Mammeri. Ainsi, au mois d’août, elle élira domicile à Aïn Témouchent et à Tlemcen, avant de poursuivre vers une dizaine d’autres villes du pays. Il est également prévu une halte à Médéa, où l’homme de lettres a enseigné. Mais pour pérenniser son souvenir, un musée est prévu à At Yenni. Le Secrétaire Général du HCA a également rappelé qu’un site web est consacré cette année à Mammeri pour devenir, par la suite, un portail sur l’amazighité. Une commission est à pied d’œuvre pour lancer un dictionnaire en ligne, une traduction et un lexique thématique. Le site rassemble, en fait, toute l’actualité, publications, photos, vidéos, recherches sur la production de l’auteur, avec un accent sur l’amazighité. De même qu’il est question pour le HCA de revoir les présentations et les emplois du tamazight au niveau de certaines chaînes de télévision publiques et privées. Le HCA pense, par exemple, à mieux répondre à la demande des analphabètes dans l’apprentissage de la langue tamazight en programmant des cours. La seconde journée, dimanche dernier, a été notamment consacrée à une table ronde portant sur le thème : «Pour un témoignage complet et fidèle sur la dimension exceptionnelle de Mouloud Mammeri ainsi que sur la richesse de son œuvre à travers le roman, l’essai, le théâtre, la linguistique, l’histoire, l’anthropologie et le cinéma». Youssef Nacib, sociologue, spécialiste de la littérature amazighe, docteur ès lettres et sciences humaines à la Sorbonne, ainsi que Chérif Ghebalou, écrivain, critique littéraire et enseignant à la faculté d’Alger et Rabah Khadouci, écrivain et journaliste ont tour à tour mis en avant la dimension civilisationnelle de l’homme. D’abord militant de la cause nationale, il fut recherché par les services de la police coloniale. Il fut également le rédacteur du rapport du GPRA devant les instances onusiennes. A l’indépendance, il s’illustra comme chercheur en sociologie culturelle avant de fonder le CRAP, qui encadrera les chercheurs algériens à travers le territoire national. Grâce à M. Mammeri, «pionnier» dans ce domaine, selon l’expression du professeur Nacib, qui fut l’un de ses disciples, la recherche universitaire vêtira l’étoffe algérienne devant une suprématie française en ce temps-là. M. Khadouci, lui, s’attachera à révéler des facettes de «l’humble l’homme» qu’il a côtoyé. Il révélera que l’encyclopédie qui sortira bientôt en 5 volumes a demandé la contribution de 300 éminents chercheurs algériens. Des traductions sont également prévues. Les orateurs exprimeront d’une seule voie leur refus de «réduire le travail de Mammeri à la seule Kabylie» pour défendre sa dimension nationale et internationale, lui qui a sillonné le sud du pays qu’il «a aimé dans sa diversité» et s’est rendu jusqu’aux îles Canaries pour étendre son champ de pensée. Le professeur Nacib de la Sorbonne conclura : «Son patrimoine immatériel fait de lui une personne soucieuse de l’unité nationale». En fin d’après-midi, la place du front de mer de Boumerdès a vécu au rythme de l’animation par bibliobus, avec des lectures croisées, des chants et des distributions de livres. En soirée, un film a été projeté sur l’écran de la Maison de la culture. Pour sa part, Boudouaou, seconde ville choisie après le chef-lieu de wilaya, a vu sa bibliothèque s’enrichir d’un don de livres en tamazight. L’après-midi de la dernière journée de la caravane littéraire a été consacrée à un atelier d’écriture de contes au niveau du camp de jeunes de Figuier.

Hachemane Lakhdar

El Watan du 27 juillet 2017